PROJET POUR UNE HABITATION : L’IMMEUBLE SOCIAL
L.Rosier architecte janvier 2017

Le modèle du squat
L’idée d’une nouvelle habitation, l’immeuble social est parti de l’observation de la vie en squat. Un certain nombre de personnes, seules ou en famille, le plus souvent sans ressources, occupent ensemble un immeuble. Elles décident d’un système de partage de l’espace. En général soit chacun a sa chambre et certains espaces collectifs sont créés, comme la salle à manger. Soit chaque appartement est habité à la manière des colocations avec le partage de la cuisine et de la salle de bain et un local dans l’immeuble devient une salle commune, comme le local commercial du rez-de-chaussée par exemple.
Cette manière de vivre a bien des avantages. En effet, les personnes précaires, en difficulté y trouvent une satisfaction et une réponse à leurs besoins, au-delà du simple fait financier : la taille des espaces, et une vie sociale en expérimentation, le plus souvent basée sur l’entraide.
Mais le squat a aussi de grands inconvénients. Ces immeubles sont le plus souvent insalubres avec de réels dangers pour leurs habitants (plomb, amiante, électricité ou gaz vétuste, planchers en plus ou moins bon état, humidité, etc.). Et du fait que le squat est illégal, leurs habitants sont régulièrement chassés, ce qui crée une instabilité très difficile à vivre sur le long terme.
On peut se demander pourquoi il n’existe pas d’immeuble légal de ce type. Il faudrait pouvoir créer des immeubles sur le modèle des squats. Cette tâche revenant sans doute aux organismes gérant des fonds publics.

La situation existante : Les habitats pour les familles versus les habitats ségrégés
Le modèle de vie normal reste encore la famille : les deux parents avec leurs deux enfants. La construction actuelle des logements, et notamment celle du logement social est réalisé pour ce modèle.
Et puis on construit aussi, à côté, pour les avants et les après du modèle, et pour tous les « anormaux », toutes sortes de résidences. Il existe des maisons de retraite pour les personnes âgées, des résidences étudiantes pour les étudiants, des foyers de travailleurs pour les immigrés, des foyers pour les femmes seules avec enfants etc.
On fait mine d’ignorer que ce modèle, cette norme visée comme un but de toute une vie n’est en fait pas majoritaire et très loin de l’être. La vie est longue. Le modèle, s’il est un jour atteint ne durera, au mieux, jamais plus de quarante ans (vingt ans d’enfance et vingt ans de parentalité). Il y aura une vie d’étudiant, de jeune travailleur, il y aura des séparations, des divorces, des décès. Il y aura une grande partie de la vie pendant laquelle le ménage ne sera pas constitué de « quatre personnes ».
Et il y aura tous ceux qui n’entreront jamais dans ce modèle, volontairement.

Les problèmes
La majorité des foyers sont pourtant constitués d’une personne seule. La perspective de chacun dans son studio n’a rien d’enchanteresque. On peut rêver mieux. Quelle pauvreté de n’expérimenter qu’un seul espace, en plus exigu ! Quelle monotonie, quelle tristesse ! Si on vit dans une grande maison, on aura peut-être une ou plusieurs cuisines selon la saison, un bureau, un séjour, une salle à manger, une salle de jeu, ou de télévision, une salle de musique, une bibliothèque, un atelier de couture, de bricolage, etc. Chacun de ces espaces aura son âme bien lui, sa qualité architecturale en terme de volume, de couleur, d’ambiance propre. Ce n’est pas parce que le modèle de la famille nucléaire est remis en cause que la qualité architecturale de l’habitat doit régresser. Et ce n’est pas parce qu’on ne vit pas en famille qu’on doit pâtir d’une habitation médiocre. La richesse de l’habitat, c’est d’avoir des espaces différenciés, selon ses activités, selon les moments de la journée. Certains espaces petits et intimes, d’autres lumineux, d’autres larges, profonds, sonores, capitonnés, etc. L’idéal de la salle polyvalente est un appauvrissement. On ne peut pas tout faire dans un même lieu. On ne peut ni bien manger sur sa table de travail ni bien travailler sur sa table à manger, c’est pourtant ce qu’est censé faire l’étudiant dans la chambre de sa résidence. Comment pourraient habiter les célibataires quelle que soit la raison qui font qu’ils le sont et quelque soit la durée et les perspectives de changement de leur situation ?
Et il y a la question primordiale de nos sociétés : le grand âge. Comment vont habiter toutes ces femmes seules, veuves, ou célibataires ? La réponse contemporaine : on construit des maisons de retraite, terriblement chères, totalement impersonnelle, où l’espérance de vie ne dépasse pas deux ou trois ans et dans lesquelles par conséquent personne n’a envie d’aller vivre. Pourquoi ne pas faire de cette question la question de tous ?
Par ailleurs, le sentiment de solitude, la dépression sont des choses banales que chacun a éprouvé et dont beaucoup se plaignent.

Les propositions
Pourquoi n’existerait-il pas, sur le modèle des squats, des immeubles sociaux regroupant divers publics, regroupés non pas sous une étiquette particulière, mais plutôt seulement sur conditions de ressources comme c’est le cas aujourd’hui des logements sociaux ? Une offre de logement, pour les personnes en difficulté qui ne vivent pas en famille nucléaire qui miserait sa réussite sur le mélange des publics plutôt que sur son cloisonnement. Il existe aujourd’hui certains essais de faire cohabiter des personnes âgées et des étudiants. Faire rentrer des personnes dans des cases et les associer entre elles en fonction des cases dans lesquelles on les a mises ne peut ni être positif, ni être une réussite sur le long terme.
L’immeuble social, comme le squat permettrait de recréer du lien entre les personnes, de favoriser des modes de vie dans l’échange et le partage. Il pourrait recréer, grâce à la mutualisation des espaces tout un ensemble de pièces, comme celles de la maison familiale : la bibliothèque, la salle de réunion, l’atelier bricolage, le garage etc. Il aurait ainsi l’avantage de permettre une plus grande richesse d’expérience dans l’habité.
Concrètement à quoi pourrait ressembler un immeuble social ? Tout d’abord, un long temps d’observation et d’analyse serait dédié aux modes de vie dans les squats et ses organisations spécifiques. Les besoins en terme d’habitat des personnes sur les listes d’attente de logements sociaux ou spécifiques (maisons de retraite, foyers) pourraient aussi être recueillies à la source. Le programme de chaque immeuble social serait ensuite élaboré en participation, pas nécessairement entre les futurs habitants, mais par toute personne intéressée par le renouvellement des manières d’habiter. Il faudra se garder d’élaborer un type, mais plutôt pour chaque immeuble social, essayer de nouvelles choses afin que chaque immeuble soit riche d’une expérience nouvelle. Différentes séparations entre l’intime et le collectif (salle de bain, cuisine, jardin) pourront être essayées, afin que chaque immeuble social soit un objet d’expérience en soit. Une grande place devra dans tous les cas être laissée à l’appropriation et à la personnalisation des lieux pour que les projets puissent évoluer dans le futur.
Il va sans dire que les projets d’immeubles sociaux pourront voir le jour en construction neuve comme en réhabilitation.